La Diététique de Lord Byron

Lord Byron l'inconfortable

Par Hubert Juin, Le Magazine Littéraire, 01/01/1984

Gabriel Matzneff a raison : comment rester insensible à cette sorte d'angélique démon que fut Byron ? Pied bot, il fut à l'inverse de Talleyrand. Sa vie est un tumulte, mais c'est lui qui créa ce tumulte justement. Rien, ici, n'est posé calculé. Tout est dans un mouvement emporté qui n'a pour centre et pour espace que le seul "présent". C'est cela que Gabriel Matzneff souligne au mieux : Byron déteste l'avenir, et jusqu'à l'idée même de l'avenir. A chaque jour de sa vie, il juge que demain il sera mort. Il y a le passé qui ressemble à un oiseau aux mille couleurs. Il y a le présent qu'il faut vider comme une coupe de vin ou un bol de punch : avec un plaisir sans horizon. Carpe diem. Il avait Horace pour compagnon, mais aussi bien Gibbon. L'auteur de l'histoire du déclin et de la chute de l'empire romain est dans la destinée intellectuelle de Byron d'un poids capital. C'est dans ce livre que s'enracinent deux idées éminemment byroniènnes : que tout passe sous les morsures du temps, et que seul demeure l'immobile (qui est l'Orient) ! Mais la diététique du Lord inconfortable le menait au contraire : il se fit admirateur de Napoléon Ier, zélateur de la démocratie, et s'en alla mourir à Missolonghi dans une bataille qui opposait les grecs - qu'il détestait - aux Turcs - qu'il combattait et qu'il adorait. Cette cintradiction majestueuse est le signe même de Byron.
Les poèmes de ce parfait romantique, publiés aux éditions Ressouvenances (1) sont extraits des marges qui accompagnent les incontournables massifs que sont Childe Harold, Manfred ou Don Juan. Peut-on traduire Byron ? Avouons que c'est difficile. Les présents traducteurs rendent hommage à Amédée Pichot, qui mit Byron en prose, - mais, hélas ! fort mal...
On a prêté à Byron tous les vices, ce qui l'enchanta tant qu'il choisit de fuir Albion et de s'enfermer dans l'exil. On lui reprochait, par exemple, d'être homosexuel, ce qui était faux : il était pédophile. On l'accusait de poursuivre les femmes : il les aimait ou impubères, ou fort jeunes. il aimait à l'étage de l'enfance. Mais il aimait beaucoup : à la mesure de son impatience à vivre. Matzneff est ici à son affaire, sauf qu'il se contemple trop en Byron, et que le miroir est bien vaste. Byron quittait Gibbon est ses étranges leçons pour des bouteilles d'eau gazeuse dont il faisait une effrayante consommation. Il dormait peu et écrivait beaucoup. Il passait ses jours au lit avec des compagnons et des compagnes qui lui dévoraient - beaucoup plus qu'on ne la dit ! - le coeur. Il ne concevait qu'une façon de vivre, et qui était de vivre "à vif".
On saura le détail des aventures de ce Don Juan des temps modernes en lisant l'ouvrage fort documenté de Gilbert Martineau (2). On verra des draps s'ouvrir et se refermer sur des jeunes garçons, sur des jeunes femmes, sur des prostituées, sur des passionnées, sur des fruits secs. On bascule du trottoir au grand monde, avec, sur le tout, l'incomparable parfum d'innocence que Satan-Byron savait mettre partout. Et sa demi-soeur ? Encore un drame ! Ils furent amants avec rage, bien qu'on put la soupçonner de saphisme. Qu'importe, il y eut là un bel exemple de ménage à trois. Et Shelley qui vient mourir sur le bûcher funèbre ! Et cette longue course de Byron vers la mort ! Tout est images dans cette cavalcade. Et tout dans l'oeuvre est autobiographique, aveux, impudeur. Ce sont les autres qui le disent : "impudeur" ! C'est assez mal voir ce personnage par avance rimbaldien, "horrible travailleur" à sa façon, et qui traverse un quart de siècle en refusant toute compromission et en affirmant toute liberté. Gilbert Martineau fait de cette vie un compte (et un conte) scrupuleux, parsemant son récit de citations judicieuses et démonstratives.
Matzneff dit, je pense, une chose juste (parmi bien d'autres, il est vrai) : que "Byron avait un tempérament de droite, et des idées de gauche". Cela veut dire simplement que Byron avait poussé l'individualisme à un point fantastique d'ardeur. Il s'engage dans les combats de libération ? Mais c'est aussi parce qu'il veut lutter contre le vieux monde. Nous revenons au départ : il a lu et relu Gibbon. Il n'a sur la Rome antique que des idées justes. Il sait que rien, aucune grandeur, n'est stable ; que le progrès est contrarié ; que comme dit Volnay, les ruines succèdent aux empires. Il sait également qu'il importe de vivre vite et fort. Et que le symbole de cette vitesse et de cette force est dans le poème. Gilbert Martineau a écrit avec minutie : on lui doit l'érudition. Florence Guilhot et Jean-Louis Paul ont traduit avec rigueur : on leur doit une soumission bienvenue au modèle. Matzneff est toute passion, et c'est très bien. Byron a sa place dans notre époque. Il va comme un gant à certains d'entre nous.

(1) Poèmes, G.G. Lord Byron éd. Ressouvenances.
(2) Lord Byron. La Malédiction du génie, Gilbert Martineau. éd. Tallandier.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page