La Diététique de Lord Byron

Biographies : La diététique de Lord Byron

Par Grégoire Dubreuil, La Revue des deux Mondes, 01/08/1984

Que les dieux se réjouissent : leurs héritiers sont superbes. Ils ont pour eux la double intelligence du coeur et de l'esprit, la beauté grave de l'homme d'exception et le regard malicieux des enfants poètes, ils ont la plume cinglante des francs-tireurs, un talent réjouissant qui conjugue allégresse et pessimisme, scepticisme et passion, et le plus beau, autour d'eux, danse une kyrielle de jeunes prêtresses amoureuses, aux prénoms enchanteurs, Anna Isabella, Tatiana, Augusta, Francesca, Teresa, et l'amour qu'elles leur ont voué justifie leur vie. Ils ont pour nom Lord Byron et Gabriel Matzneff, et de leur Olympe secret ils narguent la morosité de l'ordre petit-bourgeois, l'avarice de l'existence fonctionnarisée, la gymnastique sexiste de la femme progressiste, les modes, les utopies politiques, les illusions mercantiles, et ils jettent sur le monde un regard tout à la fois lucide et généreux, désinvolte et ténébreux, espiègle, alerte, profond et éminemment tonique. Ils ont le désespoir vif, ils roulent dans l'Hispano de leurs rêves fous à travers la Grèce antique et la Rome païenne, et ils vont dissimuler dans des Venises voluptueuses leurs sulfureuses amours défaites. Tout au long de cette nostalgique errance, retirés dans les palais clandestins de leur génie, ils trempent leur plume dans l'encrier de leur mémoire et ils écrivent pour nous, de leur sang, des livres à nul autre pareils mais qu'aucun prix ne couronne. Qu'ils villégiaturent parmi les ruines romaines ou qu'ils séjournent dans la poétique chrétienne, Matzneff sur les traces de Byron et Byron fuyant ses amours mortes dans la sainte et païenne multiplicité des corps, ils sont toujours l'un et l'autre amoureusement occupés à déposer sur la tombe de la défunte littérature authentique les bouquets luxuriants de leur poésie, dont les parfums nous ennivrent.
Le très récent Byron de Gabriel Matzneff est un de ces bouquets. L'admirable affection qui unit Matzneff à Byron à travers le temps - et qui nous rappelle le thème de l'éternel retour nietzschéen - est invraisemblable, mais pourtant elle est, c'est elle qui sous-tend secrètement ce très beau livre, c'est elle qui est la pierre d'angle de cet hymne tragique et sublime à la mémoire du poète anglais.
Matzneff a souvent écrit que ce qui justifie la vie, ce sont les rencontres, les visages, les amours. Or, ce qui m'a captivé dans ce livre, outre le vif intérêt biographique, la pureté éblouissante de la langue et ce ton unique qui n'appartient qu'à Matzneff, c'est sa dimension iconographique. La Diététique de Lord Byron est plus qu'une biographie, il est une icône, et une icône au double visage. Derrière " le beau visage crispé " de Byron paraît le beau visage vivant de Matzneff qui annonce d'entrée qu'il n'a " aucune prétention à l'objectivité " :
" De mes lectures, je ne retiens que l'écho intime qu'elles éveillent en moi, les pages où je me reconnais et qui parlent à mon âme. " Il est regrettable que Jean Chalon ait écrit à la lecture de ce livre que Matzneff, " après s'être longtemps pris pour Montherlant, se prend pour Byron ". C'est évidemment n'avoir point saisi la profondeur brûlante de l'affection complice qui surgit gravement de ce Byron matznévien pour nous démontrer finalement, et peut-être paradoxalement car la Diététique de Lord Byron est aussi un livre sur le désespoir et sur la mort, qu'au bout du compte et au-delà des ruptures, c'est toujours l'amour qui triomphe, qui anime d'une mélancolique mélopée la création. L'amour entre un adolescent rebelle et l'oeuvre d'un aîné (" Byron fut le dieu de mon adolescence "), l'estime et la gratitude d'un écrivain à un pair (" Il demeure mon maître, mon complice "), l'affection entre deux hommes qui ne se seront connus et rejoints dans l'éternité que par ces étranges messagers que sont leurs livres.
C'est pourquoi je ne doute pas que ce nouveau livre de Gabriel Matzneff soit un grand livre, un livre lumineux qui témoigne que l'amour est plus fort que la mort. " Oui, nos mots, nos pauvres mots, sont pareils à ces cierges qui brûlent dans la nuit de Pâques où les tombeaux s'ouvrent et où la mort est vaincue. " Matzneff écrit encore : " Byron me fortifie, parce qu'il exalte en moi l'énergie créatrice. " Toute la problématique de l'existence, et singulièrement de l'homme moderne dépossédé de ses valeurs originelles, tourne autour de cette " énergie créatrice ".
Le Byron de Matzneff est une torche de feu dans la nuit contemporaine où, d'une inconséquence que les générations futures ne nous pardonneront point, nous laissons crever notre énergie créatrice. Nos soleils brûlent dans les cieux. Mais nous marchons la tête basse, de peur qu'ils ne nous blessent de leurs flèches incendiaires - pour n'avoir pas à répondre au défi qu'ils nous lancent - et qui est le défi de la création intérieure. La Diététique de Lord Byron est un livre qui nous vient du soleil, un livre éclaboussé de soleil. Il est " une trace lumineuse... ". Il est à la littérature contemporaine ce que Venise est au monde moderne.

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