La Diététique de Lord Byron

Byron à la sauce Matzneff : un goût d'autobiographie

Par Hervé Colombet, L'Est Républicain, 22/07/1984

"La Diététique de lord Byron" de Gabriel Matzneff est avant tout un livre sur ce dernier. Cette biographie a tous les accents vrais de l'autobiographie.

"On ne parle bien que de ce que l'on connaît". Matzneff a fait sien cet adage. D'ailleurs il voulait intituler primitivement cet essai, tout à fait subjectivement, il l'avoue, "Mio Byron". Et il faut aller fort loin dans la lecture, si ce n'est à la toute dernière page, pour apprendre la date de naissance de l'auteur de "Childe Harold" et de "Don Juan", le 22 janvier 1788. Mais celle de sa mort est donnée dès la première. Car Matzneff porte toujours le deuil de Georges Gordon. Il se veut byronien et non byroniste. Le poète romantique, si connu mais si peu lu en France, est d'abord pour lui, un guide de vie, un "diététicien" au sens large, avant d'être un objet d'étude.
"Depuis que je lis, c'est l'envie de vivre, vivre la vie la plus drue, la plus vorace, qui n'a jamais cessé d'infuser en moi... Byron me fortifie parce qu'il exalte en moi l'énergie créatrice, la fierté d'être ce que je suis, l'insolence de braver l'opinion du monde".
Cependant, l'érudition de Matzneff sur Byron est réelle, et les très sérieux gentlemen de la "Byron Society" lui ont d'ailleurs rendu hommage.

Des passions communes

A 47 ans, Gabriel Matzneff, au physique avantageux, d'origine russe, possède une écriture des plus droites et claires dans la meilleure tradition française. A travers la destinée et l'oeuvre du héros mort à Missolonghi en 1824, il retrouve tous ses thèmes de prédilection, ses étoiles polaires, ses obsessions : le donjanisme, la solitude, l'orthodoxie, l'échec du mariage, l'Orient méditerranéen, les moins de 16 ans, le Christ, le suicide. Bref, toutes ses "passions schismatiques" (titre de son précédent essai), qui font de lui un personnage singulier, volontier hors-la-loi dans la République des lettres françaises.
Autan dire que lorsque Matzneff définit Byron comme un "pessimiste allègre, égoïste généreux, gourmand, frugal, sceptique, passionné, grand seigneur nonchalant qui fut révolutionnaire actif, Nordique fasciné par l'Orient, tempérament de droite aux idées de gauche, pédéraste couvert de femmes, disciple d'Epicure habité de la peur de l'enfer chrétien, adversaire de l'impérialisme vénérant Napoléon, suicidaire amoureux de la vie, ami des Turcs morts pour la liberté du peuple grec, poète à la réputation sulfureuse et au coeur pur", il s'en sent très proche, au point de s'y identifier à la façon maniaque d'un fan d'Elvis Presley.
Mais Gabriel Matzneff se joue allègrement de ces contradictions qui sont, selon lui, autant de signes de richesss propres à nourrir toute oeuvre d'écrivain. Et si Matzneff a voulu d'abord rendre un hommage, il prend aussi Byron comme bouclier protecteur derrière lequel il peut avancer en toute nudité, brûler ses derniers vaisseaux, s'avouer pour ce qu'il est. Byron est une valeur refuge qu'il vient trouver en temps de doute, pour prendre du recul par rapport à une actualité personnelle meurtrissante.

L'écriture pour retenir le temps

Car leur drame commun, si l'on accepte la parenté d'esprit, est celle du temps qui passe. Ces deux natures adolescentes éprises de l'instant, du fugace, de l'errance, se trouvent démunies face aux atteintes du temps. Oisifs, dilettantes, toujours disponibles, ils ne peuvent se fixer. Regardant le sablier s'écouler ils ne veulent retenir que le grain du temps (comme l'on dit du grain de la peau).
Face à l'éphémère, ils ressentent la vanité de vivre, d'où un pessimisme qui vire vite au nihilisme. Seul l'art et en l'occurrence l'écriture, parente de la "divine mémoire", complice de la nostalgie de "l'ivresse du vin perdu" qu'il faut boire jusqu'à la lie, leur permet de "s'ancrer" dans leur identité. Et au-delà de la mort, l'écriture sera la bouée qui les fera surnager dans le souvenir des hommes. "Un seul livre suffira" ajoute Matzneff, confiant.
Ainsi cet essai solaire, et non scolaire, nous montre combien peut exister cette "consanguinité d'esprit", selon l'expression de Proust, par-delà les époques. Celle, en ce cas, des éveilleurs et des princes de l'adolescence.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page