Isaïe réjouis-toi

L'iconoclaste

Par Didier Decoin, Nouvelles Littéraires, 01/04/1974

Les personnages qui animaient l'avant-dernier roman de Gabriel Matzneff, Nous n'irons plus au Luxembourg, étaient des enfants. Ceux qui fulgurent à travers les pages d'Isaïe réjouis-toi n'en sont pas. Il s'en faut même de beaucoup : en cours de route, à cloche-pied et à contre-coeur, ils ont effacé le ciel et l'enfer de la marelle, ils ont jeté leurs billes par-dessus les moulins, ils ont renié leurs mots d'enfants. Nil, sa femme Véronique, leur petit ami commun (partagé...) Anthony, et tant d'autres, ont perdu leur innocence. Perdu ou... bradé !
Ces gens-là, monsieur, dirait Jacques Brel, ils ne s'aiment pas : ils jouissent. Et moi de renchérir : oh, les beaux virus que voilà, ami Matzneff, les jolies larves, le délicieux bouillon de culture !
Mais au fait, qui sont-ils ? Je vous présente le héros : Nil. Ecrivain. Slave. Adorateur de la peau douce (mâle ou femelle, à condition que l'épiderme doucement bleuisse sous la main qui le frôle). A la droite de Nil, voici Véronique : elle aussi, elle est slave. Elle aussi, elle aime ce qui est jeune. Ce qui est doux (thé à la menthe très sucré, tiédeur, amants de seize ans, amitiés féminines). Un peu en retrait, vous reconnaissez Anthony : un adolescent britannique, mousseux, tendrissime. Dans la foule bigarrée des figurants (et figurantes), il y a quelques petits garçons arabes, quelques petites jeunes filles diaphanes.
Entre eux, comme un enjeu, Dieu se dresse. Le Dieu des icônes aux perspectives inversées : sa rigidité et son silence l'emportent sur son amour et ce dialogue secret qu'il conduit de son âme à notre âme.
A cause d'Anthony (et d'autres corps étrangers dirait Jean Cayrol), le couple Nil-Véro va se désagréger. Au fur et à mesure que Nil s'éloigne de Véronique, il s'écarte aussi de Dieu.
Les déchirures ne vont jamais sans sanguinolences de l'esprit et du coeur. Comme Nil va souffrir ! Comme Nil va se révolter ! Marie-Madeleine trompée dans ses espérances les plus profondes, il deviendra un compromis entre Job et Jonas. Il s'installera dans le ventre de cette hideuse baleine qu'est l'abandon, il s'allongera sur le fumier-solitude.
Ce roman, c'est le livre de l'insatisfaction de l'homme devant Dieu, tout cela à travers le drame quotidien d'un couple. C'est l'histoire d'une double apostasie. Alors, il convient de s'avancer entre les lignes chapeau bas (exigence catholique) et pieds nus (exigence musulmane) : devant les grands malades, un certain respect s'impose. Gabriel Matzneff n'a dédié Isaïe... à personne : il eût pu le dédier à l'église orthodoxe, à la femme, à l'homme, au Dieu qui (croit-il) l'a déçu. Dans son jardin secret, Matzneff incendie ses icônes : son livre est une noire fumée, de sombres volutes, un rougeoiement de peur et de fureur. Dieu est mort, s'écrit-il, et l'Amour est mort avec lui ! Cette messe sombre - requiem de tous les requiem - pourrait être concélébrée par les fantômes de Camus, de Gide, et les enfants de choeur en pourraient être Henry Miller, Joyce (au plan du cri), Yves Navarre.
Eh bien, oui, ce livre est une tragédie. Je ne sais si je l'aime ou si je l'abhorre : Isaïe réjouis-toi a la fascination des gouffres. Seul, le vertige demeure. Fallait-il écrire cette épouvante de l'amour ? Que vous répondre, Gabriel, sinon que vous avez sans doute eu raison dans la mesure où Dieu a permis que l'abîme se creuse ?
Candidat à la lecture d'Isaïe..., attention : il faut avoir les doigts de l'âme bien gantés, pour cueillir ce buisson ardent. Il est salutaire, souvent, de descendre aux Enfers. A condition d'avoir le courage que n'eut pas Orphée, et d'en remonter sans se retourner.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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