La Diététique de Lord Byron

Pour Matzneff, Byron est d'abord un maître de vie

Par Alfred Eibel, Magazine Hebdo, n°33, 27/04/1984

Apprendre à vivre avec Byron : telle est la leçon à laquelle nous convie Gabriel Matzneff dans un livre qui est le fruit d'un long compagnonnage, d'une pratique quasi quotidienne. A travers le grand poète anglais, Matzneff nous invite, en effet, à tirer bénéfice de tout un art de vivre. Et, au sens propre du terme, une diététique de la liberté.
Tonique et roboratif !


Charles-Albert Cingria a écrit des pages sublimes sur ces vieilles dames russes émigrées à Genève et qui prenaient le thé chaque semaine pour parler du bon vieux temps. Mais les émigrés russes se sont dispersés dans le monde entier. Et si l'on connaît l'odyssée de Vladimir Nabokov qui devint un maître dans sa langue d'adoption, la réputation d'un Vladimir Volkoff et d'un Gabriel Matzneff n'est plus à faire en France. Ce dernier se révéla dès ses premiers textes un écrivain français à part entière doublé d'un styliste hors pair.
Son dernier livre nous présente un Byron décapé et décapant, génial comme Rimbaud, brûlant sa vie comme Errol Flynn. Rien d'autre, en somme, qu'un héros de notre temps, sans le mystère et sans le mythe, un homme libre et libéré, saisi de la fureur de vivre. "On l'adore ou on le déteste, écrit Matzneff. Parfois, il provoque chez une même personne, et dans le même moment, les passions contraires." Les lecteurs de Matzneff ne s'y tromperont guère : cette biographie a des allures d'autobiographie. Matzneff se confond en effet avec son modèle comme deux ombres identiques qui glissent le long d'un mur. Pourtant, la jeunesse de Matzneff fut différente de celle de Byron. L'auteur de Manfred "a souffert de son pied bot, de son embonpoint, d'une mère abusive, de la pauvreté". Matzneff, lui, il suffit d'ouvrir son Journal pour constater qu'il en fut tout autrement. "J'ai de l'argent, écrit-il, des chevaux, des loisirs." Matzneff monte des bêtes superbes, participe à des concours hippiques internationaux, découvre Byron - la grande affaire de sa vie - en même temps que les albums d'Hergé et les Trois Mousquetaires. Il se décrit "sensible, anarchique et rebelle", voyage, visite la maison de Byron à Venise, a l'obsession du bonheur et la hantise de la mort : "Je me fous de l'avenir. Demain ? Nous verrons bien." Il note : "L'indépendance, la fierté, et le goût que nous avons de notre destin, sont notre part la plus la plus haute et notre bien le plus précieux." Il fait son service militaire, s'intéresse à Walsh, Lang, Losey, découvre le Manuscrit de Mossolonghi de Frédéric Prokosch.
En 1962, l'année même où Gallimard publie D'Artagnan amoureux ou cinq ans avant de Roger Nimier, Matzneff entre à Combat où il donnera des chroniques jusqu'en 1969. Il s'y révèle bientôt excellent polémiste. Il défend les idées et les lieux qui lui sont chers : la piscine Deligny, par exemple, sera l'un des ornements indispensables. Il s'installe dans le quartier "janséniste et mousquetaire de Paris : à côté de Saint-Jacques-du-Haut-Pas et du jardin du Luxembourg", joue un rôle actif dans la vie de l'Eglise orthodoxe et en 1965 publie son premier livre, le Défi. Curieuse époque où un jeune écrivain trouvait éditeur pour son premier livre, qui ne fut point un roman, mais une suite de courts essais sur le bonheur, sur la vie libre et aventureuse, sur la dimension dionysiaque de l'existence.
Epoque légendaire ! Charrier divorce d'avec Bardot, au cinéma triomphe la Marquise des anges, le général de Gaulle déclare : "Pour me succéder à la tête de l'Etat, il faut quelqu'un qui puisse dire non aux Américains", tandis que Dominique de Roux rêve "de grands assassinats politiques".
Matzneff joue au casino, perd de l'argent "sans sourciller, à la manière d'Athos", publie l'Archimandrite, rend visite à Michel Déon à Spetsai, sillonne la France en auto-stop, déclare qu'il faut être "ensemble fou et lucide", boit cul-sec avec des popes, constate "Il n'y a qu'un bien qui justifie la vie : ce sont les rencontres, ce sont les visages."
Il débat de points de théologie, annote l'oeuvre d'Arnaud d'Andilly. A la piscine Deligny il prête une attention soutenue à une belle au corps fabuleux. A la parution de Comme le feu mêlé d'aromates, Dominique de Roux écrira que Matznef est "fils de Pétrone et de Byron" et que ce livre "est, à lui seul, beaucoup plus important que l'ensemble de la pensée philosophique en France depuis la Libération". Il s'agit d'un itinéraire qui mène l'auteur à Mykonos, Llafranch, Marrakech, Cargèse, en quète d'une foi et de sa transgression, du plaisir méditerranéen et du recueillement. L'oeuvre se présente comme un cadran solaire, dont les parties s'éclairent successivement. "Un livre de conversion", dira Matzneff.

Nous n'irons plus au Luxembourg

Il écrit en quelques semaines Nous n'irons plus au Luxembourg dont le héros, Alphonse Dulaurier, soixante-six ans et demi, professeur de lettres à la retraite, fait la connaissance de la comtesse Grancéola, une Castafiore convertie au riz zen. Ce roman, très BD, ferait un excellent feuilleton télé...
A la charnière des années 1973-1974, il se produit chez Matzneff ce qu'on pourrait appeler une modification, une façon plus libre de voir les choses et notamment le mariage. A ce propos, Byron écrivait dans Don Juan : "L'anneau nuptial, ce qu'il y a de plus diabolique dans le mariage, the damn'dest part of matrimony." Matzneff constate de son côté : "Dans l'état de nature, je suis aussi peu fait pour le mariage que, par exemple, Byron." Mais sa grande amie Tatiana lui fait dire qu'elle a la nostalgie "d'une union totale". Tout au long du Journal, on suit un Matzneff hésitant, tâtonnant, raisonneur, mais qui finalement succombera au mariage. Et pourtant il écrit : "Le seul don de soi, pour un écrivain, est de donner de beaux livres."
En mars 1974 il publie Isaïe réjouis-toi, un roman "douloureux" qui est l'histoire d'un couple et de sa désintégration. Matzneff y brûle ses icônes. "Si le mariage est un échec, je divorcerai d'avec Tatiana, et je romprai avec l'église." Il en fut ainsi. Le schismatique s'avance, avec un livre bouleversant écrit dans une langue rapide, cursive. "Fidèle à sa vocation singulière", "refusant les compromis de l'habileté", Matzneff, à l'instar de Byron, se retrouve donc dégagé de toute obligation. Nous nous retrouvons un jour de l'été 1975 au restaurant Dal Corsaro de Cagliari où nous dégustons une excellente anguille arrosto accompagnée d'une bouteille de jerzu, un blanc sarde très sec. Au mur une fresque avec des personnages antiques de la Sardaigne et, dans un coin du tableau, la tête de t'Serstevens en vieux pirate hilare. Clientèle choisie et pléthore de ravissantes cagliaritaines. Matzneff commente : "La splendeur de ces filles fraîches, aux jambes longues, aux dents éclatantes, à la merveilleuse peau brune est une preuve de l'existence de Dieu plus convaincante que celle inventée par saint Anselme.

La fierté d'être celui que je suis

Nous grimpons jusqu'à Villasimius. A l'auberge Stella d'Oro où Ernst Jünger s'installa pour écrire Chasses subtiles, nous sommes l'hôte de l'aubergiste qui nous prépare des raviolis sardes aux fines herbes et au fromage de chèvre. Nous rendons visite au sculpteur Sciola qui habite San Sperate. Les murs du village sont couverts de fresques qui lui donnent un air de fête perpétuelle. "Les vrais anarchistes, les véritables solitaires en rupture de ban avec la société, confie Matzneff, sont ceux qui se cachent de l'être extérieurement et essaient d'atteindre intérieurement une plénitude de vie." Nous en venons à parler de Byron et Matzneff avoue : "Il exalte en moi l'énergie créatrice, la fierté d'être celui que je suis, l'insolence de braver l'opinion du monde. Byron a toujours été pour moi un maître de vie, et non de mort ; un maître de plénitude, autrement dit : de diététique."
Au Stella d'Oro, tous les jours, dès l'aube, on entend crépiter une machine à écrire. Matzneff retape son Journal. Il s'est mis au régime, comme Byron. "La moindre infraction à mon genre de vie ordinaire, écrivait Byron, parlant de son régime, et le plus léger amendement dans l'emploi de mon temps me sont insupportables." Villasimius est un petit village paisible. La route qui longe sans arrêt la côte permet de découvrir des panoramas grandioses. En contrebas, des kilomètres de plages et l'immensité de la mer. Byron nageait tous les jours pour conserver la forme, ce qui ne l'empêchait pas d'ailleurs de se biturer noblement. Il vivait pleinement ses contradictions, ce qui agaçait la société de son temps.
Loin du tumulte parisien et toujours sur les traces de Byron, Matzneff goûte de temps à autre le charme discret de la Suisse propice à la méditation. C'est ainsi que le hasard nous réunit à Ouchy, près de Lausanne, à l'Hôtel d'Angleterre, qui porte cette plaque commémorative : "Ici vécut Lord Byron." A la terrasse, face au lac, un client boit en solitaire un vin de fer dans une robe de velours. "La Suisse est un pays que j'ai été satisfait de voir une fois", note Byron dans son Journal. A l'Auberge du lion d'or, à deux pas de la Villa Diodati où Byron vécut, Matzneff me fait remarquer : "C'est à Genève que Mary Shelley a conçu le personnage de Frankenstein et Dostoïevski celui du prince Muichkine." Dans la nuit d'un rude hiver de 1975, une limousine noire glisse sur la neige poudreuse. Emmitouflés dans nos gros manteaux, nous sommes Hans Castorp rejoignant le sanatorium de Davos. Arrivés à notre hôtel, nous attendons de passer entre les mains du maître es-diététique, Christophe Cahuzac. Il occupe une partie de l'hôtel, l'autre, où nous sommes, étant réservée aux clients. Dans le salon, nous trouvons une belle humanité : un Settembrini qui s'improvise masseur, un Naphta riche qui s'est retiré à la montagne à la suite d'un chagrin d'amour, une Claudia Cauchat dévorée par l'amour.
Matzneff lit la Princesse de clèves "que je croyais un livre ennuyeux, et que je découvre captivant." Il note le jour même dans son carnet noir : "L'amour-passion est un sentiment qui secrète son propre cyanure, qui enfante sa propre mort ; c'est un sentiment suicide." Chez Cahuzac, nous passons la matinée à nous peser, l'après-midi à nous promener. Matzneff attend un appel de son amie Francesca, une Caroline Lamb aux cheveux noirs. Songeait-il à lui-même quand il écrivait à propos de Byron qu'il avait une conscience "trop douloureuse de la fragilité du bonheur, pour être capable de maîtriser le temps, de se maîtriser soi-même" ?
Voyager est une façon de maîtriser le temps, de le rendre complice de ses volontés et de ses désirs. C'est le cas du Nil d'Ivre du vin perdu qui erre dans Manille comme Byron errait à Venise, traînant, draguant des "amours de carton". Il redevient le voyageur solitaire qu'il n'a jamais cessé d'être, c'est-à-dire un diable, un démon, un don Juan qui porte le masque de la mort et enfourche sa monture. "Partir pour Manille, c'est-à-dire de l'autre côté de la planète, ou partir en se donnant la mort de l'autre côté du miroir, la démarche est identique." Qu'a fait d'autre Byron durant sa vie que de partir, revenir, fuir, découvrir, abandonner, conquérir, fuir, partir à nouveau ? Il faut saisir "la minute présente, la précieuse minute arrachée à un monde de laideur", avant "le grand boum cosmique, comme dit Nil, qui, enfin, nous délivrera de la conscience d'être, de l'inquiétude et de la honte".

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