Le Sabre de Didi

Gabriel Matzneff : entre Socrate et Don Juan

Par Alain Peyrefitte, Le Figaro, 10/11/1986

Le Sabre de Didi se dévore, même s'il est parfois dur à avaler et reste en travers de la gorge. En fait, la plume de Matzneff est encore plus acérée que le cimeterre de ce Chinois qui, dans un album de Tintin, veut faire trouver la voie et connaître la vérité à tous ceux qu'il rencontre en leur coupant la tête.
Le dogmatisme : voilà l'ennemi. Voltaire voulait l'écraser, cet infâme ; Matzneff préfère le hacher menu.
Son septicisme ne consiste pas à admettre que toutes les opinions sont vraies ; mais, avec une joyeuse agressivité, à dénoncer toutes les erreurs et à pourfendre tous les mensonges.
Tantôt le lecteur jubile, quand il est d'accord avec l'auteur, dont il aimerait bien avoir le talent pour exprimer ses enthousiasmes et - c'est le plus fréquent - ses répulsions ; tantôt il est agacé, choqué, scandalisé. Comment ! Voici un homme, un écrivain - et quel écrivain ! - avec qui on se sent parfois en parfaite harmonie, et qui, d'un coup, vous assène les propos les plus contestables - voire les plus détestables : un éloge du terrorisme et du colonel Kadhafi ; et une haine sans merci de la famille, où l'on élève pourtant les jeunes filles et les jeunes garçons, dont il se dit si friand et qui ne seraient peut-être pas pour lui des proies aussi faciles, s'ils n'avaient le désir, propre aux adolescents, de s'émanciper du carcan familial. Le pêcheur - ou le pécheur ? - ne devrait pas mépriser le vivier où il puise.
Nous préférons voir l'ogre Matzneff aiguiser ses dents de loup contre le goulag, qu'il fut l'un des premiers de sa génération à dénoncer ; ou déchirer à l'envi toutes les impostures et les hypocrisies intellectuelles d'un certain parisianisme.
Mais quoi ! L'égotisme "matznevien" n'est pas fait pour recueillir l'assentiment. Gab la Rafale, alias Nostradamus junior - comme il se surnomme lui-même affectueusement - a eu souvent raison et ne tire pas sur des ennemis tombés à terre. Il assume les risques de ce qu'il vit et de ce qu'il écrit. Il ne fait pas de la polémique à fleuret moucheté : rien d'étonnant s'il laisse des éraflures, ou bien rouvre des plaies mal cicatrisées.
On dirait volontier que Matzneff est déconcertant, s'il ne nous avertissait, dès la page 31 : "Déconcerter les sots est un des plaisirs les plus fins que puisse s'offrir un homme d'esprit." Tenons-nous-le pour dit.
Voyons-le donc comme un mélange de Socrate et de Don Juan, dont la parole est à la fois d'éveil et de subversion. Comme le premier, il n'ironise pas seulement pour se moquer, mais pour interroger. Comme le second, il est un "libertin" au sens du XVIIe siècle, pour qui la liberté des moeurs est d'abord la manifestation de la liberté de pensée.
C'est ainsi que chez Matzneff, derrière le pamphlétaire, perce, plus souvent qu'on ne le croit, le moraliste. Son irrespect n'exclut pas le sens des valeurs.
Bref, un homme qui ignore les modes, combat les idées recues, va son chemin et a choisi, dit-il, de "devenir une personne, mais se soucie peu d'être pris pour une personnalité". Une personnalité ? Pourtant, il n'en manque pas.

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