Yogourt et Yoga

Gabriel Matzneff : Portrait

Par Gilles Brochard, Radio Courtoisie, 30/03/2004

C'est au micro de Radio-Courtoisie que Gilles Brochard, un journaliste qui connaît bien l'oeuvre de Gabriel Matzneff, a lu ce texte le mardi 30 mars 2004, au cours de l'émission où Philippe de Saint Robert a présenté Calamity Gab et Yogourt et yoga
Pour ceux des internautes qui ne connaissent pas Radio-Courtoisie, nous croyons utile de signaler que le piquant de l'événement consiste dans le fait qu'il s'agit d'une radio bien-pensante, d'orientation conservatrice, dont la plupart des animateurs tiennent l'auteur de Ivre du vin perdu pour un écrivain scandaleux, un diable subversif. Lorsqu'on sait cela, on apprécie davantage le beau portrait tracé par Gilles Brochard..


C'est plus difficile qu'on ne le croit de dresser un rapide portrait de Gabriel Matzneff tellement cet écrivain est multiple, ou plutôt riche en passions, à la fois romancier, diariste, essayiste, poète et même un peu pamphlétaire. Je pourrais aussi commencer par le début de l'essai que Philippe Delannoy lui a consacré aux éditions du Rocher et qui débute ainsi : "J'aime chez Matzneff ce qui irrite. Son panache de titi parisien qui joue banco sur le 14. Sa morgue à se réputer éternel chanceux. Sa bouffonnerie. Son penchant pour le drame et la grandeur déchue. Son âme à la fois slave et alexandrine. Le pathétique du noble fauché qui se contentera pour dîner d'une cuillerée de caviar." Delannoy ajoute aussi : "Vivre en dilettante, en amateur, pour la beauté du geste. Prendre le plaisir au sérieux et jeter sur le reste des poignées de poussière. Surnager. Se surmonter." Un autre de ses biographes-essayistes, Vincent Roy, a commencé également son livre, Matzneff, l'exilé absolu, aux éditions Michalon, par ces mots : "Matzneff est vivant, c'est à dire éveillé."
C'est justement à ce Matzneff éveillé que certains croyaient endormi que nous avons à faire aujourd'hui. Car son actualité n'a jamais été aussi florissante. Ainsi, après une soirée qui lui fut offerte en son honneur à la galerie Leo Scheer rue de Verneuil, le revoilà avec deux livres très différents et qu'il faut lire en complément l'un de l'autre, Calamity Gab, son Journal de janvier 1985 à avril 1986, faisant suite à son précédent volume, Mes amours décomposés, paru également chez Gallimard - et Yogourt et yoga, à la Table Ronde, recueil fulgurant de ses différents articles, reportages et chroniques publiées entre 1962 et 2003, au total soixante quatorze nouveaux textes qui font suite à ses trois volumes déjà parus, Le Sabre de Didi, Le Dîner des mousquetaires et C'est la gloire, Pierre-François !.
Gabriel Matzneff oscille donc entre le journal, ses fameux carnets noirs où il note tout de sa vie, de ses caprices, de ses désirs, de ses amours compliqués, de ses obsessions, comme de ses remords et de ses mécontentements ou même de ses erreurs car l'auteur ne sait s'en prendre qu'à lui-même à certains moments de sa vie qu'il juge soit trop dissolue ou trop noire. Ainsi dans Calamity Gab, à la page 239 il s'exclame : "Une oeuvre forme un tout, elle exprime un univers, une sensibilité. Les genres importent peu, laissons-les aux manuels de littérature. Un véritable écrivain est lui-même dans tout ce qu'il écrit. Il n'y a pas de genre littéraire noble et de genre littéraire qui ne le serait pas."
Il y a un instant je parlais de Matzneff comme de quelqu'un d'éveillé. Et à lire Yogourt et yoga, on comprend non seulement à quelles sources littéraires cet écrivain a dû s'abreuver depuis l'âge de onze ans, mais aussi combien de lecteurs en le lisant ont trouvé les clés pour lire ces auteurs capitaux que sont Pétrone, Byron, Schopenhauer, Dumas, Dostoïevski ou Montherlant.
En réalité, le personnage de la littérature française auquel Matzneff se réfère le plus jusqu'à lui ressembler étrangement par bien des côtés est sans conteste Athos, l'un des mousquetaires de Dumas. N'écrit-il pas à la page 224 de Yogourt et yoga : "Oui, Athos. Certes, lorsque je suis en forme, je me persuade que, conjugant l'esprit d'aventure de d'Artagnan, la mélancolie byronienne d'Athos, le goût pour la théologie d'Aramis et le solide coup de fourchette de Porthos, je suis à moi seul une réincarnation des quatre mousquetaires, mais c'est néanmoins Athos qui occupe dans mon coeur la première place, c'est à Athos que, depuis l'âge de onze ans, je n'ai jamais cessé de m'identifier." Et d'ajouter : "Athos le saturnien, le mystérieux, le misanthrope." Mais au-delà de cette identification, Matzneff voit bien sûr dans Vingt ans après, roman qu'il dit relire chaque année avec la même émotion et la même ferveur, à travers le chapitre intitulé "Place royale", "ce qu'on a écrit, je le cite, de plus beau sur l'amitié." Il ajoute aussi le chapitre "Remember", "où Athos, caché sous l'échafaud, assiste au supplice du roi, aura, je pense, autant fait pour imprimer dans les coeurs généreux l'amour de la monarchie que les textes doctrinaires d'un Joseph de Maistre ou d'un Pierre Boutang."
Le chevaleresque Matzneff a su rester fidèle aussi à l'enseignement des anciens qu'il a lu, et dans Yogourt et yoga il cite Sénèque : "La nature veut que je fasse deux choses : agir et me livrer à la contemplation." Le même Sénèque qui précise : "Il y a trois genres de vie, entre lesquels on a coutume de chercher le meilleur : l'un a pour objet la volupté, le second la contemplation, le troisième l'action." Tel est Calamity Gab, sobriquet donné par ses petites amies, avec son sens de la diététique et son style de vie si unique aujourd'hui à Paris, à une époque où tout le monde cherche à être soi-même, c'est-à-dire comme tout le monde. Qu'il nous parle d'Orthodoxie, de carême, de Pâques, son amour de l'Italie, son amour du vin jaune de Château-Chalon, sa dénonciation des crétins et des goujats, qu'il suive le général de Gaulle en province ou qu'il fasse l'éloge de la civilisation antique, civilisation de l'art de vivre et de la paresse, Matzneff enjole et séduit le lecteur, l'amuse même, toujours avec une légèreté subtile et un style que nul ne pourrait contester. Avec son faible pour les causes perdues, sa défense de l'amour, "seule voie de la connaissance" dit-il, de ses amis attaqués, comme sa défense du point virgule et des wagons lits, Matzneff reste l'écrivain de sa génération le plus inclassable, le plus iconoclaste.
On comprend pourquoi tant de personnes s'évertuent à le détester et à la vouer aux gémonies. Mais en fait Matzneff s'en fiche pas mal, préférant s'en remettre à ses fidèles lecteurs qui savent combien ses livres ont l'importance qu'ils leur donnent vraiment.
Pour terminer ce trop court billet, j'invite les auditeurs de Radio Courtoisie à se référer non seulement au site internet www.matzneff.com, mais aussi à la page 175 de Yogourt et yoga, où ils trouveront la chronique qu'il publia dans Le Monde le 15 septembre 1979, intitulée "L'Hitlérien Evola", et dans laquelle il s'en prenait aux donneurs de leçons qui dans un hebdomadaire reprochaient à la revue Eléments d'avoir publié un texte de Julius Evola, coupable d'avoir eu des faiblesses pour le régime de Mussolini. Matzneff règle ses comptes aux coupeurs de tête tout en dénonçant la mauvaise foi et les procès de sorcières, terminant par ces mots : "Polémiquons, soit, mais sans vilénie et sans bassesse. La courtoisie est le visage nécessaire de la loyauté."

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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