Le Dîner des mousquetaires

Gabriel Matzneff, le dernier des Mousquetaires

Par Christian Authier, L'Opinion, 22/09/1995

Plus de deux cents romans viennent d'envahir ces dernières semaines les devantures des librairies. A côté du torrent littéraire de la rentrée scintille une curieuse pépite : "Le dîner des mousquetaires". Ce recueil de chroniques parues dans la presse entre 1961 et 1993 nous rappelle que Matzneff est une des plus grandes plumes de sa génération. Sans doute le dernier des mousquetaires.

Trente ans de vie littéraire - son premier livre "Le Défi" est sorti en 1965 - résumés en quelque 200 articles jamais réunis en volume parus à "Combat", au "Monde", au "Figaro", à "La Nation française", à "L'Idiot international", à "Témoignage Chrétien", à "Penthouse", aux "Lettres Françaises", à "Royaliste" etc. Voici le programme de cet alléchant dîner. Matzneff fait partie de nos meilleurs écrivains. Pourtant, à l'instar d'un Dutourd, il faudra attendre 20 ou 30 ans après sa disparition pour qu'on lui rende la place qui est la sienne : la première. Peu importe, si la postérité le consacrera, le présent nous le rend vivant.
Gabriel Matzneff est un réfractaire, un homme seul qui n'a jamais cédé à la bassesse et à la contagieuse conspiration des imbéciles. Son goût aristocratique de déplaire, son attitude d'esthète qui fuit le troupeau, son sentiment d'être un émigré de l'intérieur le placent dans le camp retranché des hommes libres et fiers. Etre insaisissable mais d'une cohérence sans faille, l'Archange Gabriel se tient droit. Aucune fuite, ni en avant, ni en arrière. Le sabre à la main, il tranche le lard des médiocres vautrés dans une société comtemporaine, mécanique et totalitaire. Pas de complaisance, ni dans l'abandon lascif des âmes molles, ni dans la raideur facile des nuques disciplinées. Il méprise l'ignominie de l'époque. Quant à la sottise matérialiste, elle provoque chez lui le souffle moqueur de la dérision. La bêtise, la vulgarité et la laideur salissent tout, broient les individus et effacent les singularités. Face à ce monde qui vient, Matzneff ne rend pas les armes. Insurgé, il est prêt à arborer le grandiose fardeau de sa marginalité.

Une liberté anachronique

Ivre d'une liberté folle qui est aussi un ordre, l'auteur de "L'Archimandrite" n'est pas là pour fonder une école, distribuer des bons points, forger des disciples. Rien ne lui est plus étranger que l'esprit partisan et les nocives passions de l'engagement. "Nous sommes fatigués des prophètes. Nous sommes fatiguées de ces penseurs qui couchent tous les soirs avec la vérité et qui la promènent dans leurs articles comme un Saint-Sacrement". Allergique aux idées générales, Matzneff a toujours su se préserver des idées courtes et des tristes soucis propres à la politique, "la passion la plus fatale à la vie de l'âme". S'il défendra les proscrits de l'Algérie française envoyés à la mort par de Gaulle - avec un courage et une ferveur qui lui vaudront de solides inimitiés à droite comme à gauche - ce n'est pas pour de banales opinions mais pour lutter contre cet odieux dragon de la guerre civile. Quant Matzneff - hostile à l'Algérie française - salue "l'ombre généreuse" de Bastien-Thiry c'est en répondant au "devoir triste et pieux des hommes qui, ayant survécu à la guerre civile, restent pour faire devant des étendards en berne l'appel des héros morts et des légions dissoutes". Lui - qui enfant se prenait pour Athos et chez qui l'illusion ne s'est jamais dissipée - avoue plus volontiers ses doutes que les certitudes d'un clan : "Je ne suis pas un homme à causes. Mon seul souci est d'exprimer certaines idées que je crois justes, dans une langue que je tâche qui soit belle. J'écris toujours ce que je pense, sans me soucier de savoir si cela est conforme ou non à l'idée que les gens se font de moi. Je me fous des étiquettes et je ne cherche à faire plaisir à personne, pas même à mes amis". Seuls l'émeuvent les châteaux de sable : "quelle autre cause qu'une cause perdue mériterait que des hommes de coeur mourussent pour elle ?" s'interroge-t-il. Il préfère endosser "l'uniforme noir des chevaleires vaincues" car chez les solitaires, si les convictions peuvent diverger, les "mépris se rejoignent et dans les amitiés, les refus importent autant que les choix".
Sûr de ses dégoûts, Gabriel Matzneff l'est. C'est avec la violence dévastatrice du pamphlétaire qu'il vise ses cibles. Qu'il s'en prenne à de Gaulle, à la gauche française - cette "vieille putain aux dents jaunes et aux fesses noircies" - ou encore à quelques journalistes d'extrême-droite lui reprochant ses origines russes, la charge est impitoyable. On n'a pas attaqué les idées tant qu'on n'a pas attaqué les hommes, disait de Maistre, Matzneff pratique ce précepte sans ménagements : "seule la médiocrité du style indique que ces lignes ne sont pas de Drumont ou de Céline mais d'un actuel écrivassier nommé Figueras" ou bien "Et M. Brigneau, devant se croire joli garçon, nous offre par surcroît sa bobine, en médaillon, comme du foie gras". Toutefois, ne nous y méprenons pas, la morale de l'allure et les coups de griffe de Matzneff ne doivent pas éclipser l'humilité qu'il ressent à la lecture de ses maîtres (Dumas, Dostoievski, Nietzsche, ...) et l'admiration qu'il porte à "l'école d'harmonie qu'est la civilisation Antique". De même, son individualisme n'est pas un égoïsme car à sa propre destinée "est étroitement liée celle des êtres que j'aime, d'amour et d'amitié".

Le souffle fragile de la grâce

Ce qui empêche entre autres cet homme blessé de ne pas se tirer une balle dans la tête : l'amour et "l'oeuvre à accomplir". Seuls antidotes à ce poison quotidien : "affronter les hommes et leurs faces de démons". Dans un article donné à "Combat" en 1965, "Pour un nouveau sudisme", Matzneff définit avec humour et panache son credo : "le sudisme". "Ce n'est pas un parti, ce serait plutôt un parti pris. Mieux, c'est un état d'âme, une disposition d'esprit, une attitude devant les êtres, les choses et le monde". Quant aux sudistes, reactionnaires, romantiques, nonchalants, passionnés : "Ils songent parfois à se tirer une balle dans la tête mais ils ont aussi l'obsession du bonheur. Ils tiennent qu'il n'y a de civilisation que méditerranéenne. Le soleil et l'eau sont leurs éléments. Leurs ennemis disent d'eux qu'ils ne sont pas intelligents. C'est sans doute vrai, car ils préfèrent l'univers de la sensation à l'univers de la pensée, mais en un temps où l'intelligence court les rues, où chacun a tout vu, tout lu, tout compris, la bêtise est un luxe aristocratique, un véritable pivilège. Nous sommes donc un peu bêtes. Il le faut pour faire passer ses passions avant ses intérêts, la légèreté avant le sérieux. Il le faut pour écrire un article dans le seul but de faire grincer les fents des imbéciles." Tout Matzneff est là : un talent inouï, une sensibilité d'ange déçu, l'élégance de survivre au gâchis.
Débarrassé de sa camisole de flammes, c'est dans un galop d'enfer que Matzneff se lance à la poursuite des bonheurs fugitifs et des mélancolies subtiles, à l'assut de cet ultime refuge de la beauté et du songe qu'est la vie enfin retrouvée. Son anachronique liberté bouscule le masochisme délétère, l'optimisme progressiste et le fanatisme idéologique qui polluent le siècle. Contre "le règne du décervelage, du mensonge, des indignations à sens unique, de l'impudence et de la goujaterie", Matzneff fédère ses libertés antérieures et ses anarchies intérieures. Avec les articles rassemblés dans "Le dîner des mousquetaires", nous sommes au coeur de la littérature. Avec n'importe quoi, l'anecdotique et le profond, avec désinvolture et gravité, elle crée de la beauté. Un écrivain a tous les droits car il possède le don suprême : celui de percer les mystères et de livrer son âme. Alors, vient le temps des poignantes confessions et des aveux chuchotés : "Nous sommes des enfants qui marchons dans la nuit : l'amour, l'écriture, l'amitié... Mais il suffit d'un souffle pour les éteindre. La vie, cette fragile luciole". Pour lutter contre le temps et la mort, Matzneff brandit le style comme d'autres le stylet, sa plus belle arme : la splendeur éclatante de son écriture.

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