Dialogues en ligne avec Gabriel Matzneff du 29 janvier 2005

Caractère d'exception
Il vous arrive aussi de vous conduire de façon odieuse avec de jeune filles sensibles ou follement éprises de votre personne. Vous sentez-vous coupable une fois votre colère passée ? Si oui, comment soulagez-vous la culpabilité qui envahit votre si noble coeur ? Vous vous confessez? Vous écrivez? Vous buvez? Vous vous goinfrez? Moi-même j'ai plutôt tendance à boire (et parfois à me goinfrer) mais je mets un frein à ces penchants naturels et tente désormais de mener une vie plus harmonieuse et ascétique.

Robin

Réponse de GM :
Odieux avec mes amantes ? Qu’en savez-vous ? La vérité est que je suis comme la plupart des hommes avec les femmes qu’ils aiment : tantôt odieux et tantôt charmant. Si je n’étais qu’odieux, mes histoires d’amour tourneraient court, et mes maîtresses me plaqueraient après quelques jours, au mieux quelques semaines. Or, c’est le contraire qui est vrai. Les femmes qui ont compté dans ma vie sont restées très longtemps avec moi, parfois plus de dix ans, ce qui prouve que ma compagnie n’est pas si odieuse que vous le prétendez. Les brèves rencontres, j’en ai vécues, certes, mais ce n’est pas mon genre. Quant à la culpabilité, c’est un sentiment très fécond qu’un artiste est heureux de ressentir. Le remords est un génie musagète. Voyez Byron, Dumas, Dostoïevski, Baudelaire… et votre serviteur.

Diététique de la Pizza
En tant qu'amoureux de l'Italie, vous devez certainement vous régaler de pizzas. Ma préférée est la calzone. Mais, toujours friand de conseils en diététique, j'aimerais savoir celle qui a votre péférence.
Je voudrais beaucoup vous ressembler dans quarante ans et conserver ce teint frais et juvénile qui continue à nous séduire. Je me suis déjà rué sur Nous n'irons plus au Luxembourg afin d'y glaner vos précieuses recettes. N'y voyant nulle trace de pizza, je me suis beaucoup inquiété. Seraient-elles nocives ?
Avec toute ma respectueuse admiration pour l'écrivain contemporain dont la postérité dépassera toutes les autres.

Robin

Réponse de GM :
La seule vraie pizza est la Margherita qu’il faut déguster là où elle a été inventée, à Naples. La pizza qu’on mange en France est à la pizza napolitaine ce que les oeufs de lump sont au caviar.

Pour commencer, cher monsieur Matzneff, je tiens à vous féliciter pour tous vos merveilleux ouvrages dont la lecture s'avère être pour moi une véritable bouffée de fraîcheur dans une société gagnée par le conformisme !
Au sujet du Taureau de Phalaris, j’aurais une question à vous poser : pourquoi vous, l’auteur d’un essai sur le suicide chez les Romains, n’avez-vous point écrit d’article sur le suicide dans votre dictionnaire philosophique ? Certes, vous en parlez de manière épisodique dans d’autres articles, mais aucun n’y est entièrement consacré.
Ensuite, j’ai remarqué (dans les quelques livres de vous que j’ai eu la chance de lire) que vous faisiez souvent allusion au mythe de Dorian Gray, mais sans parler d’Oscar Wilde. Pourquoi ? Et que pensez-vous de cet auteur qui écrit que « la famille est une horde de parents malfaisants qui ne savent pas tout à fait comment vivre et sont incapables de deviner lorsqu’ils devraient mourir » ?
Enfin, j’aimerais savoir si vous avez lu des livres de Richard Millet (en particulier Le chant des adolescentes) et si oui, connaître votre opinion là-dessus, car c’est par le biais de ce livre que j’ai découvert les vôtres, sur le conseil d’un de mes professeurs.

Nelly

Réponse de GM :
C'est exact, il n'y a pas d'article consacré au suicide dans Le taureau de Phalaris mais ce thème du suicide philosophique est présent tout au long du livre et par ailleurs, comme vous le notez justement, je l'avais déjà longuement traité dans mon premier livre Le Défi.
Si vous lisez Maîtres et Complices, vous y trouverez un très long chapître consacré à Oscar Wilde, Maîtres et Complices paru en 1994 chez Lattès et récemment réédité dans la collection de poche La Petite Vermillon.
Richard Millet est un de mes très bons amis et en outre un écrivain de talent.

Gérard de Nerval
J'aimerais savoir où se situe Gérard de Nerval dans votre univers. Absent de la liste de vos "maîtres et complices", je devine qu'il ne fut pas pour vous un éducateur. De même, il me semble que l'auteur du Voyage en Orient ne fut pas pour vous un compagnon de route (si j'ose dire) au temps de votre Carnet arabe. Cité dès les premières lignes, il ne réapparaîtra plus.
Et pourtant que de thèmes avez-vous en commun ! Je pense, entre autres, au désenchantement du narrateur lors de ses retrouvailles avec Sylvie devenue gantière parce que "cela donne beaucoup dans ce moment", à l'amour de Gérard pour l'antiquité et ses cultes, pour l'Orient. Jusqu'à son obsession du suicide et à la pureté de son français.
Cordialement,

Tristan

Réponse de GM :
J’ai très peu lu Gérard de Nerval. Il y a une infinité d’écrivains célèbres que je n’ai pas lus. Ceux qui parlent de ma grande culture me font rire. Je n’ai d’aucune façon une grande culture, j’ai une culture obsessionnelle, c’est-à-dire ciblée et réduite. Lisez n’importe lequel de mes ouvrages : les auteurs que je cite sont, depuis ma dix-septième année à aujourd’hui, toujours les mêmes, et ils ne sont pas nombreux. Je ne lis pas, je relis. Je manque terriblement de curiosité intellectuelle.

Des trésors inédits
Chez un bouquiniste, à deux pas de la place du Châtelet, je suis tombé sur une pile du quotidien Combat des années 1960. Quelle joie ! J'ai acheté tous les numéros comportant une chronique de vous, soit en première page soit en page télévision (votre mémorable et innénarable "Séquence de Gabriel Matzneff".) En ce qui concerne les chroniques télé, je savais qu'elles étaient toutes inédites, et je n'oublie pas que vous avez annoncé ici-même que vous comptez en faire prochainement un petit volume (est-ce pour bientôt ?).
Pour les chroniques de "une", j'ai acheté les numéros pour les replacer dans leur contexte mais je ne m'attendais à rien d'inédit. Quelle ne fut pas ma surprise de constater qu'un bon tiers n'avait pas été repris dans vos recueils ! Deux ou trois m'ont paru un peu faibles, et je comprends que vous les ayez écartées. Mais la plupart sont étincelantes et mériteraient largement d'être éditées en librairie.
Je me souviens d'ailleurs que, dans la première édition du Défi, vous aviez fait figurer un superbe article sur Bastien-Thiry que vous avez supprimé de la deuxième édition (et des suivantes) en indiquant qu'il serait plus à sa place dans une réédition de la Caracole. Mais il n'y en a trace ni dans "Le Sabre de Didi" ni dans les autres recueils.
Vous aurez compris que j'espère ardemment un cinquième volume (au moins) de vos succulentes chroniques. Comptez-vous nous l'offrir quelque jour ?

Laurent

Réponse de GM :
Il y a les textes de « Combat » recueillis dans Le Sabre de Didi (1986), Le Dîner des mousquetaires (1995), C’est la gloire, Pierre-François ! (2002), Yogourt et yoga (2004). Et parmi les autres, ceux que vous croyez inédits, beaucoup d’entre eux, retravaillés, développés, ont été incorporés à des essais tels que Le Défi (1965), Les Passions schismatiques (1977), Le Taureau de Phalaris (1987) ; d’autres encore, à l’état de premier jet cette fois, se trouvent dans des journaux intimes tels que L’Archange aux pieds fourchus (1964) et Vénus et Junon (1979). Tout cela fait que, contrairement à ce que vous pensez, les chroniques de « Combat » qui pourraient être recueillies dans un cinquième volume sont fort peu nombreuses. Et cela vaut aussi pour celles du « Monde ». Cela dit, si vous avez une liste à me proposer, je l’étudierai avec soin. Ah oui ! j’oubliais : le texte sur Bastien-Thiry auquel vous faites allusion a été publié en 1995 dans Le Dîner des mousquetaires.

Bonsoir cher écrivain préféré ! Bravo pour votre message d'accueil ! Vous voyagez beaucoup tout au long de l’année, mais pourriez-vous quitter un jour définitivement Paris ? Si oui, pour aller où ? Pendant les années « Galop d’enfer » et les années Vanessa, vous parliez de mourir à Manille.. Aujourd’hui, avec votre parfaite et admirable maîtrise de la langue italienne, on vous imagine bien dans votre si chère Italie...
Cabrette

Réponse de GM :
J'ai toujours vécu au jour le jour, et suis incapable de faire des projets d'avenir. J'aime quitter Paris, mais j'aime aussi y retourner. Quant à savoir dans quel pays et dans quelle ville je serai saisi par la mort, vous devez poser la question au bon Dieu, car comme l'écrit saint Paul, "Le jour du Seigneur vient tel un voleur dans la nuit".

A propos de votre style
Je suis moi aussi à la BNF où je prends la relève de Grégoire pour vous poser une question. J'ai été estomaquée par l'incroyable liberté de ton des Moins de 16 ans que je viens de découvrir grâce au courageux Léo Scheer. Jamais vous n'avez écrit avec autant de grâce et d'aisance. Vos audaces de style m'impressionnent bien davantage que celles de vos moeurs.
Vous n'avez jamais, me semble-t-il, retrouvé un style aussi libre, avec ces brusques ruptures de ton qui témoignent d'une maîtrise magistrale de la langue française dans toute l'étendue de sa gamme. Après les Moins de 16 ans, vous semblez vous être davantage attaché à la correction de votre langue, à son harmonie. On n'y trouve plus les mêmes audaces.
Comment expliquer cela ?
Géraldine

Votre style, bis repetita placent
Monsieur Matzneff,
J’ai été souvent frappé, moi aussi, par les ruptures de ton qui émaillent votre prose, et séduisent une internaute (Géradline) dans Les Moins de seize ans. Mais je la trouve un peu sévère d’évoquer sa rectification, son polissage ultérieur ; personnellement, ces tournures improbables m’ont agacé ou séduit dans des œuvres plus tardives, et bien peu de vos lecteurs vous reprocheraient je crois d’être « organiquement schismatique » . Néanmoins, quel regard portez-vous sur l’évolution de votre style ?
Autre question, en forme d’invitation : viendriez-vous prochainement à Lyon ? Une séance de rencontres ou de dédicaces à la Libraire des nouveautés ? J’ai gâché une occasion, il y a quelques années, et je ne voudrais pas…
Merci de vous, en tout cas. Merci d’avoir fait de la langue française votre patrie.
Très respectueusement,

Thierry

Réponse de GM :
En 1973 et 1974 j’ai écrit et publié un roman, Isaïe réjouis-toi, et un essai, Les moins de seize ans. L’écriture de ces deux livres est en effet différente de celle de mes autres romans et essais, plus proche peut-être de celle de mes journaux intimes. Je le constate, mais je préfère laisser aux critiques et aux universitaires le soin de l’expliquer. Vous devriez poser la question au professeur Georges Molinié, le célèbre linguiste de la Sorbonne qui depuis de nombreuses années étudie mes livres avec ses étudiants.
Lyon ? Je m’y rend souvent à titre privé, et lorsqu’un libraire m’y invite pour une signature j’accepte avec plaisir car je suis toujours heureux de séjourner dans la ville du grand saint Irénée, l’apôtre des Gaules. Pour 2005 mes éditeurs ne m’ont encore transmis aucune invitation lyonnaise, mais l’année ne fait que commencer. Attendons.

Gabriel Matzneff, Merci
J'écris maintenant depuis de nombreuses années et vous êtes devenus ma référence lorsque j'ai découvert votre style à travers ce premier livre lu - La prunelle de mes yeux. Désormais, il n'est pas un jour sans que je me réfère au Taureau de Phalaris (pour ne citer qu'un seul de vos ouvrages) où je ne manque jamais de trouver les réponses à mes interrogations, à mes angoisses, à mes joies. Ainsi, avant de poser ma question je tenais à vous dire "merci", "merci" pour tout ce que vous apportez à nous, lecteurs ; sitôt l'un de vos textes lu, j'ai envie d'aller chercher le soleil à l'autre bout du monde.
Voici mes questions : (sur)vivez-vous uniquement grâce à vos droits d'auteur, ou/et par d'autres moyens ? Le suicide est-il toujours une obsession quotidienne ? Vivez-vous toujours dans une camisole de flammes et dans un galop d'enfer encore aujourd'hui ?

Grégory

Réponse de GM :
Je vis de ma plume, c’est-à-dire de mes droits d’auteur. Naguère, je mettais du beurre dans les épinards en donnant des articles aux journaux, mais voilà plusieurs années que la presse française m’a fermé ses portes et mes livres sont dorénavant mon unique gagne-pain. Dans les périodes spécialement difficiles je reçois une aide du ministère de la Culture. J’aimerais ajouter que je suis entretenu par une jeune milliardaire américaine, mais ce serait inexact. Pourtant cela me plairait bien. Si je n’étais pas écrivain, je serais gigolo. Pour un gentilhomme, c’est le plus beau des métiers.

Le suicide n’est pas et ne doit pas être une obsession. C’est l’amour de la vie qui doit nous obséder, non la mort. Mes livres font aimer la vie, non la mort. Le suicide ? Il n’est qu’une issue de secours à n’utiliser qu’en dernier ressort. Grâce à Dieu, il y a toujours quelque chose de plus urgent à faire que se suicider : des câlins avec l’être qu’on aime, vider une bonne bouteille avec des copains, prendre un bain de soleil, se promener au hasard des rues de Paris, de Venise ou de Manille, piquer un roupillon, écouter un disque de Roberto Murolo, voir un film de Billy Wilder, lire un roman de Thomas Mann, aller à l’aéroport le plus proche et sauter dans un avion, je laisse à chacun de vous le soin de compléter cette liste. La camisole de flammes ? C’était les années de l’adolescence, les années noires entre ma dix-septième et ma vingtième année, c’est fini depuis longtemps. Quant au galop d’enfer, je vous prie de m’excuser, je ne réponds pas aux questions qui touchent ma vie amoureuse.

Caractère d'exception (bis)
Il m'arrive fréquemment de me fâcher avec mes amis. Ces violentes disputes sont souvent le fait de mon caractère impétueux et de mon acharnement à toujours vouloir avoir le dernier mot. Vos brouilles avec Henry de Montherlant ou le Père Pierre Struve sont légendaires. Est-ce parce que parfois vous ne savez pas reconnaître vos torts ? Comme vous de tempérement soupe au lait, je voudrais savoir si ça s'arrange avec le temps. Rassurez-moi !

Robin

Réponse de GM :
Etre soupe au lait est un défaut mineur. En revanche, être rancunier est un défaut terrible qui empoisonne la vie de celui (ou de celle) qui en est affligé (e). Les soupe au lait sont volontiers des coeurs généreux ; les rancuniers sont toujours des petits formats, des médiocres.

Bientôt centenaire
L'an prochain Alphonse Dulaurier fêtera son centenaire. Comment va-t-il ? Pouvons-nous espérer le retrouver un jour dans un de vos romans, en compagnie de son compère Béchu ?

Christian

Réponse de GM :
Alphonse Dulaurier bientôt centenaire ? Ma foi, c’est possible, mais c’est sans importance, car Dulaurier est un type dans le genre de Tintin et d’Hercule Poirot : il est intemporel, il n’a pas d’âge, il ne vieillit pas. Il apparaît pour la première fois dans Nous n’irons plus au Luxembourg (1972), il joue un rôle d’importance dans Ivre du vin perdu (1981) et Harrison Plaza (1988), il fait des apparitions dans Isaïe réjouis-toi (1974), Les Lèvres menteuses (1992) et Mamma, li Turchi ! (2000). Dans ces six romans, il est fidèle à ses goûts, à son style de vie, physiquement il ne change guère, et j’espère que nous le retrouverons dans mon prochain roman en compagnie de ses amis Béchu, Kolytcheff, Dolet, Hippolyte et Guérassime. J’ai tué Cyrille Razvratcheff, j’ai tué la comtesse Grancéola, j’ai tué Rodin, mais, du moins pour l’instant, je n’ai pas l’intention de tuer Dulaurier.

Est ce que mr matzneff va jouer dans un film? si oui kel est son nom? qui joue dedans? Quel est le réalisateur? bref... je ve tou savoir!!!!
Morgan

Réponse de GM :
C'est exact ! J'ai un rôle dans un film dont l'auteur, Jean-Charles Fitoussi, est un jeune cinéaste connu dans le cercle des cinéphiles, dont le travail a déjà été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes l'an dernier. Le film auquel je participe n'est pas encore achevé. Dès que j'en saurai davantage, je le ferai savoir à notre webmaster.

Rupture et SMS : vers un changement de paradigme ?
Cher Gabriel, que pensez-vous du sms ? Ce nouveau moyen de communication qui marie la force de l’écrit à l’instantanéité de l’oral sert-il des amants davantage qu’il ne les dessert ? Peut-il être un tue l’amour ?
Prévoyez-vous de rééditer un jour votre excellent essai de 1997, De la rupture, en lui ajoutant un développement consacré à la rupture par sms ?

JJR

Réponse de GM :
De la rupture est un livre que j’ai écrit en 1996 à Marrakech et à Ajaccio, mais l’eussé-je écrit en 1696, ou en 1796, ou en 1896, ou en 2096, il aurait été le même. De la rupture constitue mon testament spirituel. Il consiste un tout où il n’y a pas un mot à changer ni à ajouter. Il a paru en 1997 chez Payot, il a été réédité en 2000 dans la collection Rivages poche, et je n’ai pas l’intention d’en modifier ne fût-ce qu’une virgule. En 2005, on rompt par sms, au XVIII° siècle on rompait en faisant porter un bref billet de deux lignes par un domestique, au siècle dernier on rompait par téléphone, télégramme ou pneumatique : c’est kif kif bourricot. Dans De la rupture, je dis ce qu’il faut penser de ce type de rupture, désinvolte et laconique. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

En direct de la BNF
J'écris ce message sur un ordinateur de la Bibliothèque nationale où vous comptez beaucoup d'admirateurs (trices). Souvent j'en vois qui consultent votre site. J'ai ainsi pu faire des rencontres intéressantes... Voici ma question : vous avez décidé de ne plus publier ni de nouveaux essais ni de nouveaux tomes de votre journal intime (de votre vivant). Avez-vous donc choisi de vous consacrer au roman ou à la poésie ?
Grégoire

Vous aviez dit l'année dernière que la publication de vos Carnets Noirs postérieurs à La prunelle de mes yeux de votre vivant serait peut-être compromise en raison des imbéciles agressions haineuses des biens-pensants dont vous êtes la victime et qui vous gâchent la vie. En ce qui concerne vos essais, vous tenez De la rupture pour votre testament spirituel. En revanche, peut-on espérer un nouveau roman ou de nouveaux poèmes bientôt ? Au nom de vos jeunes lecteurs et de vos (jolies) lectrices, je vous remercie pour vos brillants articles dans la "Revue littéraire" de Léo Scheer qui nous donnent le plaisir de garder un contact avec vous entre la parution de vos livres.

Cabrette

Réponse de GM :
En septembre ou octobre dernier, je ne sais plus, j'ai expliqué dans la revue La Revue littéraire éditée par Léo Scheer à laquelle vous faites allusion, que c'était d'avoir été contraint d'opérer des coupures dans les trois derniers volumes de mon journal intime (parus respectivement en 1998, 2001 et 2004) qui m'a décidé à suspendre pour l'instant la publication de celui-ci. Je compte bien poursuivre cette publication dès que l'atmosphère néo-puritaine actuelle se sera dissipée.
Par ailleurs , dans le numéro de janvier de cette même revue, je viens de publier une vingtaine de poèmes qui me plaisent beaucoup, et je suis en train de songer à un nouveau roman.

Message pour le beau Gabriel
Dans votre oeuvre, le Défi, le Carnet Arabe et le Taureau de Phalaris ont été pour moi des rencontres essentielles.
Votre lettre à Tristan (1ères pages du Défi) est une invitation à faire surgir et à assumer toutes nos contradictions, à réfléchir par nous-mêmes, à comprendre, à refuser l'oubli impie du passé, à s'enthousiasmer. Comment d'après vous pouvons nous encore garder une spontanéité et surtout un regard objectif face à la surmédiatisation d'évènements déjà falsifiés.

Marie Linsky

Réponse de GM :
La première règle si l'on veut rester soi-même et garder sa capacité d'émerveillement, c'est de ne pas se laisser envahir par les informations, par l'actualité. Si vous voulez savoir ce qui se passe sur notre bonne vieille terre, ne lisez pas les journaux, lisez Tacite, tout y est. Comme dit un personnage des Enfants du Paradis, "la nouveauté, la nouveauté, mais c'est vieux comme le monde, la nouveauté !"

Est-il exact, comme je l'ai lu dans la presse, que vous avez récemment pris la parole à l'Assemblée Nationale en tant que "français célèbre d'origine étrangère"?
Nadia

Réponse de GM :
Monsieur Jean-Louis Debré, Président de l'Assemblée Nationale et le Haut Comité à l'Intégration m'ont en effet invité à participer à une rencontre intitu lée "La réussite de Français venus de loin". J'ai accepté car c'était pour moi une occasion de venir au Palais Bourbon où je n'avais jamais mis les pieds et en outre cela m'amusait d'être considéré comme un modèle de réussite sociale à proposer en exemple aux moins de seize ans (et aux autres). C'était très bien, il y avait là le célèbre footballeur d'origine algérienne, le grand savant d'origine vietnamienne, et Bibi Fricotin était lui le fameux écrivain d'origine russe. Il y avait plein de ministres et un très bon buffet. Je publierai le texte des notes que j'ai prises à cette occasion ans dans la revue Les Moments littéraires qui en juin me consacrera un dossier.

Exorcisme
Dans votre excellent roman Les lèvres menteuses, Hippolyte remarque que la transparence et la confiance sont, avec l'estime, les ciments nécessaires de l'amour.
Pourtant, vous avouez dans la plupart de vos journaux que vous mentez tout le temps, vous empêtrant dans des histoires compliquées pour jongler avec toutes vos nanas.
Comment expliquez-vous ce paradoxe ? Seriez-vous possédé par le Diable ? Essayez-vous de lutter ?
Toute ma compassion et mes encouragements vous accompagnent dans ce rude combat.

Tagliatelle

Réponse de GM :
Un menteur qui prône la transparence ? Mon bon maître Schopenhauer a répondu à votre question avec plus d’un siècle et demi d’avance : "Vous ne pouvez exiger d’un philosophe qu’il ne fasse l’éloge que des qualités qu’il possède". On peut être gourmand, lubrique, menteur et célébrer les mérites de la frugalité, de la chasteté, de la véracité. N’imitez pas les imbéciles qui reprochent à Sénèque d’avoir loué la pauvreté au sein des richesses. Chez moi, le moraliste condamne le mensonge, mais le romancier l’étudie avec passion. Je me permets de vous rappeler qu’un de mes meilleurs livres, celui de mes romans qui me semble le plus réussi du point de vue de la construction, de l’analyse psychologique et de l’écriture, s’intitule Les Lèvres menteuses.

La disparition récente de Tatiana Struve, qui apparaît dans plusieurs de vos livres, a endeuillé l'église orthodoxe et, je suppose, vous a touché tout particulièrement. Pourriez-vous en quelques mots nous reparler d'elle?"
Nadia

Réponse de GM :
C'est vrai, Tatiana Struve vient de mourir. C'est une perte immense pour l'Eglise orthodoxe en France, et pour moi c'est tout un pan de ma vie qui avec elle descend dansle tombeau. Ceux qui ont lu L'Archimandrite et Isaïe réjouis-toi connaissent le personnage qu'elle m'y a inspiré et les lecteurs de mes journaux intimes l'y rencontrent très souvent. Par une coincidence dont je suis heureux, j'ai encore eu l'occasion de lui rendre hommage dans un livre paru en 2004, Yogourt et Yoga (le chapître intitulé "Prêtrise, mariage et monachisme").

L'éveilleur absolu
Bonsoir beau Gabriel ! Vous avez suscité tout au long de votre vie (et encore) des amours paroxistiques chez des jeunes filles dont vous avez été l'éveilleur absolu, du corps et de l'esprit. De quoi êtes-vous le plus fier ? De vos livres ou d'avoir illuminé tant de vies en passant tel un archange ?

Cabrette

Réponse de GM :
Je n'écrirais pas les livres que j'écris si je ne vivais pas les amours que je vis. Il m'est donc difficile de répondre à votre question car tout se tient. Cela dit, qu'il s'agisse des livres ou des amours, je ne parlerais pas de fierté, mais plutôt de joie.

Quatre autres diaristes
Je tiens votre Journal pour l'une des oeuvres littéraires majeures de ces dernières décennies. D'autres écrivains contemporains publient également leur journal, par exemple Renaud Camus, Marc-Edouard Nabe, Pascal Sevran et le mousquetaire Christian Dedet.
Appréciez-vous ces Journaux ? Dans l'un de ses tomes, Nabe cite deux lettres très admiratives que vous lui avez adressées à propos de ses premiers livres. L'admirez-vous toujours autant ?

Christian

Réponse de GM :
M’interroger sur des confrères, dont certains sont des amis, me semble peu délicat. En ce qui concerne Nabe, je me rappelle en effet qu’il m’avait envoyé son premier livre avec une dédicace chaleureuse et que, pour l’en remercier, je lui avais écrit une lettre mêmement chaleureuse. J’ignorais en revanche qu’il eût reproduit cette lettre dans son journal intime. En principe, il aurait dû me demander l’autorisation, mais, rassurez-vous, c’est sans importance et je ne lui en fais pas grief.

Sous les ors de la République
Cher écrivain génial,
Vos livres ont nourri des milliers d'êtres humains et font de vous (à mon sens) l'homme à la vie la plus utile de ce siècle.
Un essai comme Maîtres et complices est un inestimable trésor, source d'émerveillement et d'éveil à l'infini .
Vous avez un don particulier pour faire découvrir les grands éducateurs (en empruntant sa jolie formule à Nietzsche lorsqu'il écrit sur Schopenhauer), pour transmettre vos éblouissements, pour partager votre noble et belle vertu d'admiration, pour faire profiter vos lecteurs de votre époustouflante culture, pour les rendre plus libres et plus vivants.
Vous seriez le ministre de la Culture idéal , et je ne suis sûrement pas la seule à le penser (surtout sur ce forum !).
Si un jour un homme politique de qualité exceptionnelle (on peut rêver) avait l'audace de vous le proposer, accepteriez-vous de servir la République française ?
La France a besoin de vous !!!

Cabrette

Réponse de GM :
Le service de l’Etat ? Franchement, ce n’est pas ma tasse de thé. Une des raisons pour lesquelles j’ai été antigaulliste dans ma jeunesse, c’est parce que le Général avait tout le temps à la bouche les mots « Etat », « service de l’Etat », « raison d’Etat », et cela m’agaçait. Je suis très peu hégélien. Il y a en moi un solide fond d’anarchisme, et j’ai toujours pensé, avec Tolstoï, que le plus beau des drapeaux est le drapeau noir. Celui des anarchistes, précisément, et aussi des pirates. Que voulez-vous, à l’âge des culottes courtes, mes dieux étaient le pirate Barbe-Noire de Raoul Walsh et le Robin des Bois de Michael Curtiz. Il m’en est resté quelque chose. Outre cela, je ne crois pas qu’un ministre de la Santé doive nécessairement être un médecin, ni le ministre de la Culture un écrivain. Ministre, c’est le boulot des énarques, des hauts fonctionnaires, des professionnels de la politique, de ceux que l’on appelle justement les serviteurs de l’Etat.

Votre "Idée fixe"
Vous introduisez Les moins de seize ans par un texte très fort intitulé "Les masques de Dionysos" dans lequel vous annoncez que votre Idée Fixe, "qui récapitule et enveloppe d'un seul coup" toutes les autres, ce sont les moins de seize ans. Cet aveu est d'une clarté extrême.
Que vous ne quittiez pas brutalement des jeunes filles que vous avez rencontrées très jeunes et passionnément aimées du seul fait de leur âge qui avance, que vous vous attachiez à elles, ça se comprend.
En revanche, figurent aussi dans vos journaux quelques jeunes filles que vous avez connues majeures et dont il a pu vous arriver de rester l'amant durant de nombreux mois. Est-ce par défaut que vous avez vécu ces histoires-là en attendant (et en rêvant) que plus frais, plus sucré, plus émouvant, plus captivant et plus magique se présente ?

Gentil coquelicot

Réponse de GM :
Ce n’est pas parce que j’ai souvent aimé des filles très jeunes que je ne suis pas capable d’aimer des femmes plus âgées. Ce qui est vrai, c’est que les filles très jeunes sont en général sensibles à mes qualités, et les femmes plus âgées en général sensibles à mes défauts. Je plais aux unes et déplais aux autres. Votre question indique que vous croyez que nous choisissons les femmes de notre vie, alors qu’en réalité ce sont elles qui nous choisissent. Je suis le contraire d’un dragueur, je suis trop timide pour draguer, mais comme je suis un garçon extrêmement gentil et bien élevé je me laisse draguer. Nuance.

Vos personnages et vous
Dans votre premier roman L’archimandrite, votre héros Cyrille Razvratcheff est un personnage fragile et malheureux qui se donne une contenance en se montrant particulièrement odieux en amour, qui existe en blessant et en provoquant.
Au fil de ses aventures racontées dans Isaïe réjouis-toi, Ivre du vin perdu et Harrison plaza, on assiste à la métamorphose de Nil Kolytcheff, que l’on découvre torturé, en proie aux doutes et à la dispersion les plus démoniaques, et qui devient non seulement fréquentable , mais en plus un amant irréprochable.
Dans Mamma, li Turchi !, Raoul Dolet est touchant et adorable avec sa jeune maîtresse. En outre, il a réussi à acquérir une grande sérénité et même quelques certitudes sur lui-même et sur ce qui est vraiment important - son œuvre et l’amour - qui le rendent très fort.
Sachant que vous vous glissez tout entier dans vos livres, que vous les nourrissez de ce que vous êtes et de ce que vous vivez, le lecteur est naturellement tenté de voir un parallèle entre l’évolution de l’état psychique de vos personnages romanesques et la vôtre. Pouvez-vous le lui confirmer ? Etes-vous aujourd’hui plus heureux que lorsque vous aviez 20 ou 30 ans, davantage en paix avec vous-même et si oui est-ce parce que vous savez mieux vous protéger de vos émotions ?
(Ce n'est pas parce que je n'ai pas cité ici vos autres romans, Nous n'irons plus au Luxembourg et Les lèvres menteuses que je les aime moins ! )

Cabrette

Réponse de GM :
C’est exact, j’ai mis beaucoup de moi dans Razvratcheff, Kolytcheff, Dolet, mais j’en ai mis aussi dans Dulaurier, dans Rodin, dans Béchu. J’en ai mis dans la comtesse Grancéola. J’en ai mis dans l’Hippolyte des Lèvres menteuses, dans la Nathalie et le père Guérassime de Mamma, li Turchi ! Bref, je suis chacun de mes personnages sans toutefois jamais m’identifier à aucun d’eux. C’est pourquoi vouloir comparer ma vie à celle de tel ou tel de mes personnages de fiction n’a pas d’intérêt. Je répondrai néanmoins à votre question sur le bonheur et sur les émotions. Aujourd’hui comme naguère je vis des bonheurs intenses et de cruelles douleurs. La vie des peuples et des individus est une alternance de plaisir et de souffrance, de joie et de tristesse, d’harmonie et de chaos. La mienne n’échappe pas à cette règle, et l’âge n’a rien à y voir. Par ailleurs, et je l’ai souvent expliqué, je n’ai jamais cherché à me protéger de mes émotions, puisque c’est avec mes émotions que j’écris mes livres, c’est de mes émotions que je les nourris. Cela dit, aujourd’hui, je sais peut-être mieux me préserver des emmerdeuses, de celles qui prétendent me bouffer mon énergie et mon temps. Quand j’étais très jeune, je ne savais pas qu’un écrivain doit impérativement tenir à distance les filles hystériques, sans-gêne, envahissantes, dépressives, querelleuses. Un artiste qui a une œuvre à accomplir a besoin d’une petite amie équilibrée, gaie, discrète, qui l’accepte tel qu’il est et ne soit pas une source d’ennuis. Les filles fragiles, les filles à problèmes, il y a des médecins et des prêtres pour ça. En 2005, j’en ai une conscience vive ; lorsque j’étais très jeune, j’étais moins lucide, plus faible, et cela m’a conduit à supporter certains trucs qui aujourd’hui me décideraient à rompre illico. Disant cela, je dois paraître égoïste à bien des gens, mais c’est ainsi : pour écrire les livres que j’écris, j’ai un besoin impérieux d’indépendance, de solitude et d’insouciance, je ne suis pas fait pour la vie à deux, pour le couple, pour les responsabilités. Je ne suis pas un bon Samaritain. Absolument pas.

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